Une glaçante chaleur humide

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Par Thierry Salomon

Publié le 29 janvier 2026

3 minutes de lecture


Il faisait de plus en plus chaud (…). Toute la ville résonnait du bruit des climatiseurs qui bourdonnaient comme des moustiques géants. Puis le soleil surgit sur l'horizon, avec l'éclat d'une bombe atomique, ce qu'il était par définition. Tout était ocre ou beige et d'un blanc insoutenable, une ville ordinaire de l'Uttar Pradesh à six heures du matin. Puis le bruit des climatiseurs cessa d'un coup. Baisse de tension, coupure totale. (…) Les générateurs prirent le relais et l'air, déjà pollué, ne tarda pas à se charger des vapeurs d'échappement. (Mon) corps ne cessait de monter en température. Le seul fait de parler devenait dangereux. Que dire, de toute façon ? Il faisait trop chaud pour penser. »

Ainsi commence le roman de Kim Stanley Robinson, Le Ministère du futur*. Dans ce récit, un épisode climatique de très forte température et d’humidité relative très élevée s’abat sur l'Inde. En six semaines cette catastrophe climatique entraîne alors une catastrophe humaine : 20 millions de morts. Comme souvent avec les récits dystopiques d'anticipation, on se rassure en pensant que l'auteur a forcé le trait pour accrocher le lecteur jusqu'à la dernière de ses 552 pages. Et il y réussit fort bien. Le big problem, c’est que sa fiction n’est en rien un fantasme littéraire : un tel désastre peut arriver. Mais pour le comprendre, il faut faire un peu de physiologie thermo-hydrique.

Notre température corporelle est régulée à 37°C, la peau étant à 30-36°C. Lorsque la température ambiante atteint une valeur proche de ces valeurs, un astucieux mécanisme nous permet d'évacuer notre chaleur corporelle : la sudation. Mais celle-ci n’est possible que si les microgouttes de sueur arrivent à s'évaporer de notre peau pour transférer notre chaleur vers l'air. Or, plus la température et l'humidité de l'air sont élevées, plus cette évaporation devient difficile, voire impossible.

On caractérise le couple température-humidité par un indicateur, la « température humide Tw ». Pour un air à 32°C et une humidité de 60 %, Tw est à 28°C avec un risque physiologique accru. Mais pour 40°C et 75 % d'humidité, Tw atteint 35°C. Le corps n’arrive alors plus à réguler sa température interne, le sang afflue aux extrémités au détriment des organes essentiels : un tel niveau peut être létal en quelques heures.

Pour des personnes âgées, des malades ou des nourrissons, ce seuil est bien plus bas. Un risque grave peut apparaître dès une valeur Tw de 24 à 26°C : la canicule de 2003 (50 000 victimes en Europe) a affiché une Tw de seulement 27°C ! De nombreuses zones ont déjà approché le seuil létal de Tw 35°C : dans le golfe Persique, Ras Al Khaimah et Doha ont déjà dépassé 34°C. Dans la vallée de l'Indus, il y a eu des épisodes de Tw à 33°C lors des vagues de chaleur avant la mousson. Demain, de vastes zones risquent d’être tout simplement invivables.

Je ne voudrais pas dévoiler plus avant le formidable récit d'anticipation de Kim Stanley Robinson où dystopie alterne avec utopie. L’un de ses mérites est de rendre vivant, si j’ose dire, les dangers de cette limite physiologique humaine trop méconnue. Mais si vous le lisez, je suis certain que vous ne prononcerez plus jamais sans frisson glacial l’expression si familière « on crève de chaud ! ».

Notes

*Éd. Braguelonne, coll. Science fiction, octobre 2024, 552 pages.

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