Matière grise pour une autoconstruction soignée

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Par Virginie Jourdan

Publié le 24 juillet 2025

8 minutes de lecture


Dordogne

Pour leur maison en Dordogne, et sans être issu du métier, Delphine et Marc ont pris le temps de sélectionner chacun de leurs choix constructifs afin de conjuguer autoconstruction biosourcée, confort thermique et une esthétique qui leur ressemble.

Delphine travaillait dans une entreprise d’insertion. Marc était en poste chez un fournisseur d’énergie verte après un passage dans l’agro-industrie. En 2021, le couple et ses deux enfants quittent Bordeaux et leur petite maison pour se lancer dans un projet d’autoconstruction. Une manière de mettre en acte leurs convictions écologiques et sociales.

« Nous avons cherché pendant un an une ferme à rénover – car cela nous semble être le plus écologique – dans un rayon de 2 h autour de Bordeaux, avec 5 000 m2 de terrain pour cultiver notre autonomie alimentaire, une source ou un puits. Mais il y avait toujours un champ traité en bord de parcelle. Nous avons fini par visiter des terrains à construire », se souviennent Delphine et Marc, « conscients aujourd’hui » que la « perle » était presque impossible à trouver.

Une fois la possibilité du neuf actée, il faut choisir le modèle constructif. Les maisons en containers passent au crible de leurs projections, mais « ça reste du métal à la base et il me semblait compliqué de parvenir à bien gérer l’humidité et les risques de points de rosée, donc de condensation, dans ce type d’habitat, en autoconstruction », tranche Delphine, qui dévore alors plusieurs ouvrages en parallèle*. L’earthship, sorte de vaisseau terrestre autonome, attire aussi son attention, mais l’usage de fondations en pneus, dans le sol notamment, ne lui convient pas. « Finalement, les maisons en paille n’arrêtaient pas de revenir dans mes recherches et cochaient toutes les cases », résume Delphine avant de lister la performance thermique et l'accessibilité financière, mais aussi technique pour les autoconstructrices et autoconstructeurs.

Les maisons en paille n’arrêtaient pas de revenir dans mes recherches et cochaient toutes les cases.

En 2017, ils trouvent à Mauzens-et-Miremont (24) un terrain de 7 000 m2. Ils construisent leur hangar jusqu’en 2019, puis se lancent dans la construction de la maison. Après 24 mois de travaux, ils investissent leur maison.

Maison compacte sur pieux

Avant de faire visser le premier pieu pour les fondations et poser la première poutre pour leurs murs, Delphine et Marc se forment pour « sécuriser le chantier » et « pouvoir être dans le contrôle » en termes de choix constructifs, de matériaux et de réalisation. Tous deux suivent une formation Propaille : en version trois jours pour Delphine (environ 200 €) et en version longue pour Marc (prise en charge par son Opco) à l’Écocentre du Périgord. C’est là qu’il rencontre Éric Handrich, artisan paille et enduit et formateur Propaille, qui les initie à l’intérêt des plans de montage de la maison. « En dessinant les plans, relate Delphine, j’ai réalisé qu’il ne fallait oublier aucun détail pour ne pas risquer des ponts thermiques ou des fuites d’étanchéité : comment gérer les tours de fenêtre, la jonction entre murs et sol, etc. Sur ce point, le plan d’exécution est fondamental. »

Ensuite, « un accompagnateur nous a aidés à faire les calculs de descente de charges, car nous avons un étage et sommes en fondations sur pieux vissés (Techno pieux à 6 m de profondeur et un à 22 m car faille karstique sur terrain argileux), il a taillé la charpente et nous aidait à chaque lancement de phase », relate Marc.

Ressources locales et réduites

La terre du terrain étant bien argileuse, toute la matière nécessaire aux enduits intérieurs provient des 20 m3 environ excavés pour enfouir les cuves de stockage d’eau. Pour leur bois de structure et d’ossature, ils se tournent vers un scieur local qui s’approvisionne en pin douglas et mélèze de Dordogne, du Limousin et de Corrèze.

Pour l’isolation, un camion livre 600 bottes de paille (35 x 45 x 60 à 90 cm) depuis la ferme d’un agriculteur de Bergerac, à environ 40 km. Elles seront retaillées en quatre à cinq tailles différentes pour s’adapter à l’entraxe de l'ossature initialement de 60 cm mais modifiée par endroits, « ce qui a entraîné l’allongement du chantier paille d’une année. C’est énorme. Si c'était à refaire je poserais les bottes debout, pas sur chant même si cela demande plus de bois », pointe Delphine.

« Pour le contreventement, nous avons posé des voliges (mélèze) à 45°, qui continuent de gonfler à la saison humide, puis se rétracter. Parfois cela crée des trous jusqu’à 1 cm qui laissent la paille à nu. Avec le recul, je mettrais plutôt un panneau de fibre de bois adapté au contreventement extérieur type Agepan DWD », abonde-t-elle.

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zoom technique

Un bulleur pour l’assainissement, des filtres pour l’eau de consommation

Chez Marc et Delphine, l’eau ne provient pas du réseau mais à 100 % du ciel. Trois cuves rondes de 7 m3 ont été installées devant la maison, avant les Techno pieux. Les toilettes sèches réduisent leurs besoins en ressource, mais aussi en traitements des eaux. Leurs eaux usées se limitent ainsi à la cuisine, aux douches et au linge. Après avoir envisagé une simple pédoépuration, le couple a opté pour le système dit « Traiselect », qui prône un traitement sélectif de l’eau en supprimant la contrainte des eaux vannes (déjections). Ici, il se traduit par un premier passage dans une fosse toutes eaux de 3 000 l, modifiée pour fonctionner par débordement. « Ainsi en milieu anaérobie, les bactéries commencent naturellement à épurer l’eau », explique Delphine. Ensuite, l’eau passe dans un bidon (200 l) muni d’un bulleur. L’oxygène active d’autres bactéries qui suppriment toute odeur. Enfin, une triple vanne oriente l’eau vers un lit de broyat de bois ou de la récupération pour le potager. À ce jour, la famille est autonome en eau et utilise une filtration en trois étapes : 10 Μ, 5 Μ, puis filtres à charbon et une quatrième pour la consommation avec une fontaine Berkey installée dans la cuisine.

Penser beaucoup pour consommer peu

Pour protéger leur maison des surchauffes estivales de la région, des stores enroulables en bois sont installés à l’extérieur sur les fenêtres ouest de l’étage (doublées d’un rideau intérieur si besoin) et dans la salle de bains, les baies au sud étant occultées par une toile extérieure aux beaux jours. « Il ne sont pas orientables », note l’autoconstructrice.

Et parce que le soleil est aussi un allié, le couple utilise ses calories pour produire l'eau chaude sanitaire. Leur système solaire thermique comprend un ballon de 300 l et 4,6 m2 de capteurs installés en façade sud, sur une structure rapportée en croix Saint-André et inclinés à 30°. Pour réduire les besoins de tuyauteries, les risques de fuite et le circuit de l’eau chaude, une seule salle de bains est créée au rez-de-chaussée. « Des mitigeurs sont installés avant le lave-linge et le lave-vaisselle pour basculer sur l’eau chaude du ballon solaire et économiser la consommation électrique de leur résistance. »

La nature et l’emplacement des huisseries sont aussi soigneusement pensés. Le couple se passe de fenêtres de toit pour éviter tout risque de défaut d’étanchéité à la pose, donc d’infiltration, « quitte à bénéficier d’un peu moins de lumière » car ces emplacements sont aussi des zones de faiblesse face aux phénomènes météorologiques intenses qui augmentent. Pour ne pas se priver de la vue panoramique sur les pans de forêt, il ouvre la façade dans la cuisine, bien qu'elle soit au nord, en y appliquant un triple vitrage, ainsi que dans les chambres à l’étage.

Chez Marc et Delphine, c’est la façade ouest qui est aveugle, « pour éviter tout risque de surchauffe en été, car avec l’isolation et la bonne étanchéité à l'air, la chaleur entrerait sans pouvoir facilement sortir », précise Delphine. En moyenne, leurs menuiseries ont un coefficient thermique (Uw pour cadre et vitrage) standard de 1,2 W/m2.K pour le double vitrage et de haute performance (0,7 W/m2.K) pour le triple (certification Passivhaus).

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L’enduit parfait

Dans sa salle de bains et ses toilettes, Delphine a voulu allier l’esthétique à l’imperméable, tout en restant dans le champ du naturel. Sur les bottes de paille, elle a appliqué un corps d’enduit de 5 cm en terre (argile sableuse du terrain et un peu de paille), puis 1 cm de mortier bâtard (50 % terre argilo-sableuse du terrain et 50 % chaux) et une finition en stuc de moins de 1 mm avec un mélange de chaux fine prêt-à-l'emploi de Saint-Astier (Décoliss), nourri de quelques pincées d’ocre pour le teinter très légèrement. « Pour le rendre imperméable, j’ai ensuite passé de la cire punique Kreidezeit (une cire d’abeille blanchie), spécifiquement destinée aux enduits chaux. J’ai appliqué le corps d’enduit avec une taloche. Pour la finition, bâtard et stuc, il est important d’utiliser une taloche inox avec des coins arrondis et pas très grande, par exemple 15 x 5 cm, car il faut que le geste permette un rendu net », décrit-elle. Pour Delphine, avoir déjà réalisé des enduits est essentiel pour parvenir à maîtriser le geste et ne pas accrocher la matière « lorsque tu décolles ta taloche du mur ».

VMC décentralisée

Pour économiser la pose de gaines de ventilation, mais aussi de faux-plafond, la VMC double flux de marque allemande est décentralisée. Une commande installée dans l’arrière-cuisine permet de programmer chacune des bouches de 20 cm de diamètre, situées dans la salle de bains, la pièce de vie (cuisine et salon) et les chambres à l’étage. « Même si les enduits en terre intérieurs offrent une régulation hygrométrique, nous voulions éviter tout risque de moisissure, car nous sommes quatre à vivre dans une maison très étanche », justifie Delphine.

En pratique, les bouches agissent en duo : l’une fait entrer l’air neuf pendant que l’autre fait sortir l'air vicié. « Chez nous, celles du salon et de notre chambre juste au-dessus fonctionnent dans un sens et les deux autres, situées dans les chambres à l’étage, dans un autre. Dès juin, nous sommes passés en mode été avec un flux continu et un bypass qui bloque l’entrée d’air quand il devient trop chaud à l’extérieur. Mais en hiver, les bouches changent de sens toutes les 70 secondes. »

Dans la salle de bains, en revanche, « la bouche fonctionne de manière indépendante sur un hygrostat [qui déclenche la bouche en fonction de l’humidité] pour qu’elle démarre par elle-même sans la commande centrale et sans avoir à l’activer en permanence », précise l’autoconstructrice.

La maison répond pleinement aux attentes de la famille. Tout n’a pas pour autant été parfait et certains choix ne se sont pas révélés judicieux. « Nous avons acheté une porte en bois-alu or, située à l’ouest, elle chauffe et transmet de la chaleur aux beaux jours et elle crée une sensation de froid en hiver. Nous en sommes très déçus de ce modèle », résume Delphine.

Côté budget, et hors achat des cuves rondes enterrées destinées à assurer l’autonomie en eau, la maison a coûté presque 30 000 € de plus que les 90 000 € prévus. « 33 % des coûts vont à l’achat du bois de structure, parquet et ossature [commandé avant les augmentations de 2021, ndlr], 20 % aux huisseries et 13 % aux fondations. Non compris dans ces calculs, l’accompagnement a coûté 14 000 € », résume Delphine. Un engagement financier qui leur permet d’avoir une maison quasi passive, autonome en eau et en chaleur, et dont la sobriété, la modernité et le confort collent à leurs valeurs.

Notes

*Ils ont construit leur maison, éd. La Martinière, 2016 ; La Conception bioclimatique, Samuel Courgey et Jean-Pierre Oliva, éd. Terre Vivante, 2006 ; Techniques de construction en paille, Eddy Fruchard et Virginie Piaud, éd. Eyrolles, 2015.

La Maison en détails

4 personnes vivent dans le logement - 134 m2 de surface de plancher

• Sol 84 m2 de dalle pour 66 m2 habitables

12 vis de fondation Techno pieux + 10 pour terrasse et coursive (13 000 €) ; dalle bois avec poutres, panneau Agepan, 28 cm ouate de cellulose Ouateco nature entre solives mélèze 45 mm x 280 mm, OSB 18 mm, lambourdes 45 mm x 70 mm, parquet (2 300 €) châtaignier vissé ou acacia (toilettes et salle d'eau) direct scierie

• Murs 7 100 € pour 215 m2, soit 33 €/m2

Bardage mélèze, pare-pluie souple Mento 1 000, volige 15 mm, botte de paille 35 cm, corps d’enduit terre du terrain et paille, enduit de finition Argiles d’Aquitaine ou stuc Décoliss de Saint-Astier (salle de bains et toilettes)

• Toiture 4 200 € pour 125 m2, soit 33,6 €/m2

Bac acier Landrybac, lame d’air 9 cm, pare-pluie Mento 1 000, Agepan, 36 cm ouate, frein-vapeur Ouateco, lambris épicéa du Jura sur lattes peuplier

• Plancher intermédiaire (81 m2) : lambris épicéa, lattes peuplier, solives mélèze 45 mm x 320 mm, frein-vapeur, 32 cm ouate, OSB 19 mm, bande de liège 3 mm, lambourdes 45 mm x 45 mm, parquet châtaignier

• Cloisons Fermacell sur ossature douglas, isolant Biofib'trio 60 ou 90 mm, Fermacell, finition enduite, peinture ou papier peint

• Menuiseries extérieures 23 000 € Fenêtres franc-comtoises, bois double vitrage 4/16Ar/4 est et sud, triple vitrage nord : 7 fenêtres, 1 baie vitrée, 2 portes-fenêtres, 2 châssis fixes + porte d’entrée Zilten bois-alu

• Chauffage 2 500 € poêle en fonte Charnwood 4-5 kW d’occasion

• Eau chaude sanitaire 3 300 € achat groupé via Twiza Eksol One autovidangeable, 2 capteurs solaires (4,6 m2) + ballon 300 l, résistance d’appoint (3 kW)

• Ventilation 4 000 € VMC double flux décentralisée Inverter, filtres lavables

• Assainissement 1 200 € fosse toutes eaux 3 000 l, bidon 200 l avec bulleur, vanne triple-voie

• Électricité biocompatible 3 000 € (hors accompagnement)

• Plomberie multicouche 1 300 € (hors accompagnement)

• Récupération eau de pluie 16 000 € (dont terrassement) 3 cuves béton sphériques de 7 m3 (Optimeau) enterrées, pompe immergée, ballon surpresseur 100 l, filtration par cartouche 10 µ, 5 µ, puis charbon actif pour tous usages + filtration Berkey pour eau de consommation

• Étude de sol 1 900 €

• Accompagnements 15 000 € 1 jour lancement de chaque phase jusqu’au hors d’eau (dalle, cadres d’ossature, plancher intermédiaire, contreventement toiture, pose couverture) + plomberie et électricité

• Part d’autoconstruction Dalle, assemblage cadres d’ossature, plancher intermédiaire, contreventement toiture, pose couverture, menuiseries, bardage, étanchéité à l'air, isolation, enduits, ECS, VMC, assainissement (hors pose fosse par terrassier), petits chantiers participatifs pour ossature et corps d’enduit

Coût total 133 000€ 
dont accompagnement et hors outillage

Prix TTC

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