« Construire frugal, c'est parfois braver la loi »
Par Propos recueillis par Virginie Jourdan
Publié le 29 janvier 2026
Rennes
il y a cinq ans, Philippe Madec co-écrit avec Dominique Gauzin-Müller et Alain bornarel le « manifeste pour une frugalité heureuse et créative dans l'architecture et le ménagement des territoires ». Adepte du faire bien avec moins et défenseur de la ventilation naturelle, cet architecte et urbaniste a ouvert la soirée anniversaire des 25 ans de notre magazine avec une discussion ouverte sur les chemins à prolonger ou à défricher pour amplifier la construction écologique. Extrait.

Philippe Madec
Le mouvement de la Frugalité heureuse et créative a-t-il l'effet levier que l'on peut attendre de lui ?
Les choses bougent incroyablement. La manifeste a été lancé en janvier 2018. Aujourd'hui, il compte 17 400 signataires dans 90 pays et 40 groupes fonctionnent sur le terrain en France. Pendant ces rencontres, des bâtisseurs se retrouvent. Pas seulement des architectes, aussi des ingénieurs, des maîtres d'ouvrage, des aménageurs, des entreprises de construction, des paysagistes ; nous sommes tous des bâtisseurs car nous participons à la fabrication de l'établissement humain, les maisons par exemple, mais aussi les villes.
À travers ce mouvement, nous nous sommes trouvés autour de cette envie d'écoresponsabilité, d'écologie, de frugalité. Auparavant, nous étions déjà nombreux à le faire mais nous étions disséminés et nous ne savions pas qu'il y avait un peuple de l'écoresponsabilité, de l'écologie, de la frugalité. En 2025, nous étions plus de 600 à nous retrouver à Saint-Ouen (93) lors des rencontres nationales.
Ce mouvement touche-t-il toutes les générations ?
Oui, sachant que les personnes qui ont aujourd'hui moins de 30 ans sont les plus nombreuses dans ce mouvement. Il compte aussi plus de femmes que d'hommes et tous les corps de métier sont représentés. Nous nous sommes fédérés autour de l'envie de changer les choses. Nous voyions bien que nous ne pouvions plus attendre les autorisations des pouvoirs publics pour faire ce que nous voulions faire. Nous avons donc décidé de ne pas attendre et de faire, quitte à se mettre parfois hors la loi. Nous étions aussi en situation d'assumer la responsabilité des bâtisseurs, car la construction représente 40 % des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, l'aménagement du territoire porte 20 % de plus. Finalement, en tant qu'arhitectes nous sommes responsables de 60 % des émissions. Il faut assumer ça.
"Il peut exister une architecture qui aide à retrouver l'habitabilité de la planète". Philippe Madec
Où et comment agir ?
Nous savons aujourd'hui comment faire et nous le faisons même pour certains depuis au moins 30 ans. Il y a quatre frugalités à respecter simultanément. La frugalité en ressources, dont la première est le bâtiment qui est déjà là. Donc on arrête de démolir, on réhabilite systématiquement. On doit se poser cette question : faut-il encore construire du neuf ? On privilégie aussi les ressources qui viennent de la nature ou du réemploi. Ensuite, la frugalité en technicité. Un adage dit : plus un système est complexe, plus il tombe en rade. C'est une base, ça fonctionne toujours comme ça ! La troisième frugalité est celle en énergie. À ce titre, négaWatt a mené un travail magnifique sur la sobriété. La sobriété peut sonner comme une injonction, or nous savons faire des maisons qui n'ont pas besoin de système de chauffage. La meilleure énergie est celle dont on n'a pas besoin. Enfin, la quatrième frugalité est celle du territoire. On arrête d'étendre les zones bâties, de réduire les territoires ruraux, de faire en sorte que le poids de l'activité anthropique détruise le vivant.
Qui sont les alliés de cette démarche ?
Les architectes ne sont pas seuls. Ils se sont souvenus qu'ils relèvent du politique puisqu'ils font la ville, le logement. Il y a aujourd'hui des associations d'architectes en Europe, aux états-Unis, en Suisse qui œuvrent pour retrouver l'habitabilité de la planète, comme l'Architects climate action network (Acan), en affirmant que la question du bâtiment n'est pas innocente et que tous les choix qui sont faits dans un bâtiment sont géopolitiques. Quand vous choisissez un bois plutôt qu'un parpaing de ciment, vous agissez au niveau géopolitique.





