Billet d’humeur : Scénario négaWatt et doubles mixtes

Négawatt

Scénario négaWatt et doubles mixtes

Tous les cinq ans, l’association négaWatt publie une nouvelle version  de son scénario de trajectoire de transition énergétique. Six mois avant une Présidentielle afin que notre futur énergétique ne soit pas un impensé du débat électoral …

Que retenir de ce nouvel opus, le cinquième depuis 2003, fruit de 18 mois d’un intense travail et de l’intelligence collective d’une vingtaine de « scénaristes »  ?

Pour avoir participé étroitement à l’élaboration de ces cinq scénarios, j’ai le sentiment que l’exercice est de plus en plus difficile. Non par lassitude, l’enthousiasme est intact. Non par manque d’imagination, c’est plutôt de son excès dont nous nous méfions par volonté de bâtir une trajectoire robuste.

Difficile en réalité parce que 2050 se rapproche. Deux générations nous séparaient du milieu du siècle lors de l’élaboration de notre tout premier scénario en 2003. Il n’en reste plus qu’une aujourd’hui, et la durée qui sépare 2022 de 2050 est aussi courte que celle qui déjà s’est écoulée depuis 1994 et, par exemple, l’apparition des premiers ordinateurs Macintosh…

Ensuite, en 2003, on parlait encore peu du climat. Quelques climatosceptiques péroraient allègrement sur les plateaux de TV, et les climatologues évoquaient 2100. Aujourd’hui, ceux-ci considèrent que le sort de notre climat se joue dans les 15 prochaines années, bien avant 2050.

Malgré cette double difficulté, ce scénario nouveau apporte son lot de belles avancées. Il confirme que la sobriété énergétique n’est plus une option mais un impératif. Qu’elle forme avec l’efficacité un double mixte permettant d’allier l’intelligence sur nos usages et sur nos équipements.

Ce scénario 2022 consolide aussi une intuition développée depuis le scénario 2012. La transition a besoin d’une autre alliance, d’un deuxième double mixte, ou plutôt double mix : celui que forme l’électron et la molécule de gaz, tous deux bien sûr d’origine renouvelable. 

Une paire astucieusement complémentaire : à l’électron la souplesse, la facilité de transport. À la molécule la capacité complémentaire de stockage, y compris massif pour sécuriser les faiblesses de l’électron lorsque le vent ou le soleil font défaut.

Certains imaginent volontiers un autre double mixte, un « en même temps » nucléaire et énergies renouvelables. Pas sûr que ces dernières aient besoin de s’encombrer d’un partenaire onéreux et hégémonique, au jeu risqué car vieillissant, et surtout plein de déchets…


Billet d’humeur : 15 ans après…

syndrome du Titanic

Quinze ans après

Cent billets déjà ! D’où la curiosité de relire mon tout premier billet, paru il y a 15 ans avec le n° 26 : tient-il encore le coup ? Ou bien est-il dépassé, erroné voire ridicule ?

Ce billet épinglait sans détours trois équipements remarquables : le pont de Millau, l’avion A380 et le réacteur de fusion ITER, « trois réalisations qui ont en commun […] de constituer des prouesses technologiques, d’être des modèles de coopération entre chercheurs et ingénieurs, de se situer toutes les trois en France… et de ne servir à rien. Pire : ces trois équipements prestigieux vont aggraver nos problèmes au lieu de les résoudre ». Bigre ! 15 ans plus tard, ce jugement sans appel est-il toujours mérité ?

Le pont de Millau est sans conteste une fabuleuse réalisation, un trait de génie léger et monumental entre deux rives dont la fluidité esthétique me laisse stupéfait à chaque passage. Mais le beau viaduc, emblème autoroutier par excellence, séduit aussi 1 200 camions
par jour tandis qu’on laisse mourir d’anémie le ferroutage et un exceptionnel réseau ferré de lignes et de
gares secondaires…

L’A380 fut aussi une prouesse technologique étonnante. Mais l’avion géant a participé à la croissance explosive du trafic aérien, passé de 2 à 4,3 milliards de passagers depuis ce premier billet de 2006 ! Bel éléphant blanc victime de son gigantisme, la production de l’A380 a cessé, carnet de commande vide. Stoppé par les exigences de rentabilité commerciale et non par des contraintes écologiques : 24 ans après le Protocole de Kyoto, le kérosène n’est toujours pas taxé et les transports aériens internationaux, encore non comptabilisés dans les bilans nationaux des émissions de gaz à effet de serre.

Quant au réacteur de fusion ITER, autre prouesse scientifique et technologique, il est loin, très loin d’assurer une production d’énergie « inépuisable, abondante et propre » comme le louent ses promoteurs. Même ceux-ci n’envisagent pas que la fusion puisse atteindre avant 2080, voire 2100, un niveau industriel écologique et économique acceptable. Et l’on peut parier, au vu des formidables avancées de ses vrais concurrents, l’éolien et le photovoltaïque, qu’il n’y aura même pas de match ; les renouvelables ont sur ITER 60 ans d’avance, utilisant dès aujourd’hui le soleil avec bon sens au lieu de vouloir orgueilleusement le recréer un jour sur Terre.

15 ans après, la conclusion du tout premier billet reste donc mot pour mot d’une cruelle actualité : « Nous sommes de nouveau à bord du Titanic. Mais cette fois-ci, nulle surprise : l’iceberg est localisé par satellite au centimètre près. Pour éviter la collision, il suffirait que notre navire commun adopte une allure plus sobre, que l’on améliore l’efficacité des chaudières et – pourquoi pas? – que l’on change le navire pour un vaisseau profitant de l’énergie du vent, de la chaleur et des électrons du soleil.


Billet d’humeur : Moissonnons le vent

moissonnons le vent

L’énergie éolienne n’est en rien renouvelable, elle pollue gravement la nature ! Les éoliennes sont la négation de l’écologie ! ». 

Celui qui s’exprime n’est pas un spécialiste de l’énergie mais le très médiatique Stéphane Bern(1), expert en familles royales et bibis colorés de la reine Elisabeth II. « Les éoliennes, ça détruit la faune et la flore(2) », ajoute-t-il, comme si, tel l’agent orange, leurs seules présences décimaient nos plantes et nos fleurs. Et qu’il fallait les mettre toutes … en berne.

Haro donc sur les éoliennes, ces pelées, ces galeuses d’où viennent tous nos maux ! Les vents mauvais de la démagogie soufflèrent alors en rafale : « Un véritable saccage de notre environnement ! », assèna la présidente d’un parti qui fait Front face à ces envahisseuses étrangères. « Un scandale national ! », s’étouffa le Président des Hauts-de-France(3), prêt à leur couper les pâles.

Face à cette tempête, rappelons quelques réalités.

Les éoliennes sont moches ? Infiniment moins que nos hideuses entrées de villes dont on aimerait que l’ignoble laideur affole Stéphane Bern bien plus que ces ingénieux moulins, merveilles d’aérodynamisme.

Elles assassinent des oiseaux ? Selon les mesures de la LPO elle-même, une éolienne provoque la mort de 0,3 à 18 oiseaux par an. Un seul chat en liberté en tue quarante(4). Faut-il dès lors éradiquer les chats ? Les vitrages des gratte-ciels ? Les lignes électriques HT ? Supprimons d’abord les arrachages de haies et les pesticides, et nos amis à plumes chanteront à nouveau.

Elles sont plus chères que le nucléaire ? C’est faux depuis déjà une décennie, et selon un récent rapport(5) les coûts de l’énergie éolienne vont continuer de baisser. D’ici à 2030, l’éolien terrestre sera à 33 €/MWh, l’éolien en mer entre 48 €/MWh (posé) et 64 €/MWh (flottant). Les coûts du nucléaire, eux, ne cessent de grimper et se situent déjà à plus de 100 €/MWh.


Billet d’humeur : Une si extraordinaire machine

extraordinaire machine billet humeur

Savez-vous comment se nomme cette petite machine de 3 à 100 l, constituée de 1 000 milliards d’unités fonctionnelles travaillant en synergie, de 100 000 km de très fins tuyaux et d’un système de pompage capable de fonctionner sans panne 2,5 milliards de fois ? Ne cherchez pas très loin, cette extraordinaire machine… c’est vous! Oui, vous ou plutôt votre humaine enveloppe corporelle. Votre très intime habitat écologique. Comme toute machine, elle a besoin d’énergie, qu’elle trouve bien sûr dans nos aliments. Encore faut-il que ceux-ci soient transformés, perdant donc une partie de leur contenu énergétique. Pour 2 200 kcal d’aliments ingérés, le processus de leur transformation en consommera 15 %, ne nécessitant que 15 W en permanence, sauf repas pantagruélique. Pas mal pour un processus qui met en branle un enfourneur-déchiqueteur (la cavité buccale), des capteurs d’analyses chimiques instantanées (les papilles gustatives), un système de lubrification (la salive), un brasseur-malaxeur (l’estomac) avec puissant traitement chimique (les sucs gastriques), puis une machine à laver (l’intestin grêle) munie d’un injecteur (la pastille duodénale) distribuant un liquide dégraissant et désintégrateur (les sucs digestifs produits par le foie et le pancréas). Avec, bien sûr, au final, un indispensable dispositif scato-évacuatif…


Billet d’humeur : Docteur Janco et Mister Vici



Docteur Janco et Mister Vici

Qui a dit : « Envisage-t-on seulement d’interdire le pastis ou le whisky, qui font bien
plus de morts que les centrales nucléaires ? » Ou encore « Les gens ont plus peur des cen-trales nucléaires que des piscines. Pourtant, les piscines tuent bien plus ». Desproges ? Le capitaine Haddock ?

Hélas non, c’est un « expert de l’énergie ». Lequel a aussi déclaré : « Du point de vue des écosystèmes, et ce n’est pas du tout de l’ironie, un accident de centrale est une excellente nouvelle, car cela crée instantanément une réserve naturelle parfaite ! » Les suppliciés de Tchernobyl et les évacués de Fukushima ignoraient être des bienfaiteurs de la biodiversité. Ceci dit sans ironie, bien sûr.
Inutile de vous noyer avec d’autres sidérants aphorismes, vous aurez reconnu dans ces saillies l’omniscient Jean-Marc Jancovici, alias JMJ, adulé par ses fans, courtisé par les médias et nombre de dirigeants du CAC 40.
Mais sa défense du nucléaire ne serait que pathétique si elle ne s’accompagnait pas d’énormités factuelles sur les énergies renouvelables, systématiquement minorées, déformées, voire ignorées. Deux exemples parmi les dizaines publiés sur son site. « Le photovoltaïque est plutôt aux alentours de 50 g de CO2 par kWh électrique (hors stockage), parce que fondre du silicium de qualité électronique est très gourmand en électricité. »(1) Sauf que le photovoltaïque exige une qualité… dix mille fois moins exigeante en pureté que le silicium électronique, ce qui explique en partie que le coût du PV a été divisé par dix(2) quand, dans le même temps, celui de l’EPR de Flamanville était multiplié par six selon la Cour des comptes(3).
Deuxième exemple : « Il faut jucher une éolienne off-shore sur un pylône ancré sur le fond de la mer (on ne peut pas mettre l’éolienne sur un flotteur). »(1) Étrange myopie : des éoliennes off-shore flottantes sont déjà implantées dans cinq pays(4) et leur potentiel est estimé au sein de l’Union européenne à 150 GW en 2050, soit 1,5 fois l’actuel parc nucléaire européen.
Médiatiquement efficace, la méthode Janco est toujours la même. Énoncer sur un ton docte et impératif « il faut savoir que… » ou sa variante « vous devez comprendre que… ». Puis, choisir une image édifiante qui parle à tous, facile à reprendre dans les repas de famille : le train de 8 h qui ne partira pas un jour sans vent(5), la biomasse qui va désertifier l’Europe(1), l’argent mis sur l’éolien qui ne servira qu’à nous précipiter vers les ennuis(1), etc. Frisson garanti. Puis, noyer l’auditoire dans des chiffres(6), toujours assortis d’un calcul de coin de table.
Tel Janus, JMJ a donc deux visages, l’un tourné vers l’avenir et l’autre vers le passé. Le premier parle avec pédagogie et conviction du climat, de sobriété et d’efficacité énergétiques. Je suis le plus souvent en accord avec cette partie de son discours, même si la forme manque d’humilité et d’autocritique qui sont la marque des vrais passeurs d’idées.
L’autre face est doublement tournée vers le passé. Les renouvelables sont toujours évaluées à l’aune de leurs coûts et performances d’il y a 10 ou 20 ans, comme si l’on pouvait imaginer notre futur énergétique à partir d’une photo jaunie et non du film de leur dynamique progression. Et le nucléaire est magnifié avec nostalgie et une absence totale de recul critique.
Sur le climat et le gaspillage énergétique, le Docteur Janco nous alerte avec charisme. Son mauvais génie, Mister Vici, le lui sabote.


Flash back, vingt ans après

20 ans après - La maison écologique

Billet d’humeur flash back de Thierry Salomon paru dans La Maison écologique n°121 (février-mars 2021)

En fin d’année 2000, une poignée de doux aventuriers normands créaient à l’orée du millénaire la revue que vous tenez entre les mains. Vingt ans et 121 numéros plus tard (sans compter les hors-séries), vaillante et irréductible, La Maison écologique tient toujours debout. Mais autour d’elle, tout a profondément changé. Lire la suite


Billet d’humeur : Vingt ans après…

vingt an de La Maison écologique

121 numéros plus tard…

En fin d’année 2000, une poignée de doux aventuriers normands créaient à l’orée du millénaire la revue que vous tenez entre les mains. Vingt ans et 121 numéros plus tard (sans compter les hors-séries), vaillante et irréductible, La Maison écologique tient toujours debout. Mais autour d’elle, tout a profondément changé.
Il y a deux décennies, face au terrifiant bug de l’an 2000 et au pic pétrolier, le monde tremblait. Rien n’est arrivé, la punaise a fait pschitt et les cuves sont pleines. Mais aujourd’hui, chaque jour, trois millions de nouveaux programmes informatiques malveillants surgissent; d’après l’éditeur Symantec, et cent millions de barils partent en fumée. Chaque jour !

Durant l’année 2000, les avions transportèrent 1,67 milliard de passagers dans le monde. Ils furent 4,2 milliards à s’envoyer en l’air en 2018. Le fret maritime a fait bien mieux : il a quadruplé en vingt ans avec 792 millions de conteneurs en transit à travers les mers du globe en 2019. La concentration de CO2 ? Elle a grimpé de 369 à 412 ppm, du jamais vu depuis des millénaires. En 2000, Google, une micro-entreprise créée deux ans auparavant, quittait son garage pour déménager à Palo Alto. En 2019, la Terre entière et ses Terriens sont googlisés, la société vaut 1 194 milliards de dollars en bourse et compte 85 000 employés.


Vive le soleil, vive le nucléaire !

Dessin enfant soleil

Messire frère Soleil

Billet d’humeur de Thierry Salomon paru dans La Maison écologique n°119

« Vous, les écolos, vous êtes contre le nucléaire par pure idéologie ! » Des ayatollahs verts, en somme, comme vient de l’écrire un avocat devenu ministre, empêtré dans la glu d’intempestives provocations.
Contre le nucléaire, moi ? Mais non, voyons. Je suis au contraire pour augmenter très fortement sa part dans notre mix énergétique. Mais attention : pas avec n’importe quel nucléaire…

Je suis pour un nucléaire inépuisable à l’échelle humaine, totalement sans risques, distribuable sur toute la planète sans lignes à haute tension. Gérant tout seul ses déchets. Et absolument gratuit à la production. Lire la suite


Billet d’humeur : Messire frère Soleil

Réacteur soleil

Vous, les écolos, vous êtes contre le nucléaire par pure idéologie ! » Des ayatollahs verts, en somme, comme vient de l’écrire un avocat devenu ministre, empêtré dans la glu d’intempestives provocations.

Contre le nucléaire, moi ? Mais non, voyons. Je suis au contraire pour augmenter très fortement sa part dans notre mix énergétique. Mais attention : pas avec n’importe quel nucléaire…

Je suis pour un nucléaire inépuisable à l’échelle humaine, totalement sans risques, distribuable sur toute la planète sans lignes à haute tension. Gérant tout seul ses déchets. Et absolument gratuit à la production.

Une verte et ayatollesque utopie ? Eh bien non. Un tel réacteur fonctionne depuis 4,5 milliards d’années et va continuer au moins autant. Il n’est pas à proximité de millions de personnes ainsi exposées à un risque industriel majeur, mais sagement situé à 150 millions de kilomètres. Il n’est pas réservé à quelques pays, mais disponible partout sur Terre. Il ne délaisse pas derrière lui des déchets hautement toxiques pour des millénaires, il les autoconsume. Et, sympa, il n’envoie pas de facture…

Le réacteur Soleil, puisqu’il s’agit bien sûr de lui, écrase donc toute concurrence. Or, curieusement, le nucléaire terrestre est toujours considéré par quelques influenceurs (supposés infaillibles puisque certains ont fait « Polytechnique ») comme LA solution à nos problèmes énergétiques. Les mêmes nous font miroiter le projet de réacteur à fusion nucléaire, ITER, qui consiste en toute modestie à « recréer le soleil sur Terre ». Pas pour demain, mais au mieux pour la fin du siècle, donc bien trop tard face à l’urgence énergétique et climatique. Et en construisant la bouilloire la plus complexe que l’homme ait jamais inventée pour, au final, produire banalement de la vapeur d’eau.

Rivaliser avec le Soleil ! L’astre doit bien se moquer de notre humaine prétention, lui dont la puissance est de 386 x 1015 GW, soit un million de milliards de fois supérieure à celle de toutes les centrales nucléaires existantes sur Terre (362 GW). Lui qui ne met qu’une seule seconde pour produire l’équivalent de notre actuelle consommation d’énergie durant un million d’années ! Chaleureux soleil grâce à qui la température moyenne sur Terre est tempérée à 15 °C et non réfrigérée à – 18 °C. Et généreux soleil dont le rayonnement permet la photosynthèse, cette géniale alchimie, ce graal solaire assurant la croissance des plantes, des fleurs et des arbres. C’est-à-dire – excusez du peu – la permanence de toute notre alimentation et la beauté de notre planète bleue.

Le Soleil, c’est la Vie. À Assise, en Italie, un vieux sage l’avait compris qui, à la veille de sa mort, rendit au Soleil un splendide hommage […]