Billet d’humeur : 20 ans après

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En 2003 – il y a déjà 20 ans –, 17 passionnés se réunissaient pour parler économies d’énergie et énergies renouvelables, tous adeptes d’un drôle de mot à une époque où il fallait po-si-ti-ver : négaWatt. Très vite, ils eurent la conviction qu’il fallait ne pas en rester à quelques idées, mais quantifier une trajectoire énergétique usage par usage et année par année. Pour la production d’énergie, bien sûr, mais aussi pour la consommation d’énergie, cette éternelle oubliée des scénarios productivistes de l’époque. En bons praticiens de l’énergie, ils ouvrirent un tableur Excel pour y remplir quelques cellules. Des cellules-souches, en quelque sorte, qui proliférèrent ensuite jusqu’à remplir aujourd’hui, cinq scénarios plus tard, de monstrueux tableaux de plus d’un million de cellules.

Mais en 2003, réaliser un scénario ne suffisait pas. Il fallait aussi expliciter les fondamentaux de la « démarche négaWatt » qui sous-tendaient cette construction : prioriser les usages essentiels, réduire les gaspillages et utiliser le soleil ! Et interpeller les décideurs en proposant, face aux risques et aux impasses, un avenir énergétique souhaitable. Ils décidèrent alors de rédiger un « Appel négaWatt », un texte court sur une page et deux colonnes(1).

« 20 ans après », cet appel de ces 17 mousquetaires de 2003 est toujours d’une étonnante actualité, et pourrait presque être republié tel quel.

Que disait-il ? Tout d’abord, il prenait le contre-pied de la plupart des études prospectives des experts de l’énergie de l’époque. À de rares exceptions près, ceux-ci ne pensaient qu’en termes de production croissante d’énergie. Pour eux, l’avenir était à l’évidence électro-nucléaire et ils se moquaient des renouvelables, gadgets amusants pour écolos rêveurs. Puis, surtout, cet appel explicitait des fondamentaux qui, 20 ans après, sont enfin au cœur des débats sur la transition énergétique : la sobriété, la rénovation performante, le quasi-100 % renouvelables.

Il s’ensuivit malheureusement deux décennies d’atermoiements pendant lesquelles la France n’a pas su prendre une trajectoire de transition claire et cohérente. Et dans laquelle elle s’engage aujourd’hui sans visibilité et à haut risque dans une énième « renaissance » du nucléaire, à l’exact inverse du slogan olympique : trop cher, trop tard, trop risqué.

Nous étions un peu seuls en 2003, heureusement soutenus par nos amis de Global Chance(2), Benjamin Dessus et Bernard Laponche. Mais pendant 20 ans et cinq moutures plus tard, le scénario négaWatt est devenu de plus en plus robuste. L’hiver dernier a montré que la seule sobriété permettait de réduire de 13 % la consommation d’électricité, de nombreuses mesures confirment que l’on peut diviser par trois la consommation d’énergie par une rénovation performante des logements et l’Agence internationale de l’énergie, dans son scénario « Net Zéro Energy », prévoit que 89 % de la production d’électricité sera en 2050 d’origine renouvelable…

Rien n’est gagné, bien entendu. Mais reste un fol espoir : qu’en 2043, pour ses deux fois 20 ans, l’Appel négaWatt ne soit plus qu’un texte anecdotique que l’on relira avec un sourire amusé, totalement dépassé par la pleine réalisation de ce qu’il proposait !

1. https://link.infini.fr/lappel2003
2. global-chance.org


Billet d’humeur : Géniales poussières d’étoiles

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Ils nous ont quitté presque en même temps. Tous deux astrophysiciens, chercheurs, pédagogues, humanistes et lanceurs d’alerte. Tous deux d’une curiosité inlassable face aux mystères de l’Univers. L’un est très connu, Hubert Reeves. L’autre, François Roddier, le sera demain. Après une carrière d’astrophysicien, François Roddier a écrit un livre magistral, Thermodynamique de l’évolution, essai de thermo-bio-sociologie (Parole éditions, 2012). Un livre certes ardu, mais où sa fulgurante pensée pétille comme une pluie d’étoiles filantes. Avec lui on comprend qu’obéissant aux mêmes lois que celle de la thermodynamique, tous les écosystèmes évoluent naturellement de façon à maximiser la vitesse à laquelle ils dissipent l’énergie : si deux processus physiques sont en compétition, celui qui dissipe lʼénergie le plus vite lʼemporte, le plus souvent après un changement brutal. Ainsi, à 100°C l’eau liquide devient vapeur, permettant de dissiper rapidement beaucoup plus de chaleur que par conduction. Mais l’énergie utilisée se dissipe alors de façon irréversible : on ne peut refaire la même quantité d’électricité avec la vapeur produite… Tous les écosystèmes fonctionnent ainsi, François Roddier démontrant que ce qui est vrai pour l’énergie l’est aussi pour les galaxies, la génétique, la monnaie, les datas numériques, la société de surconsommation, la guerre… et la sélection naturelle. Dès lors, il nous alerte : il nous faut impérativement diminuer notre taux de dissipation, donc de gaspillage d’énergie, de matières et de produits inutiles. Renoncer au veau d’or de la croissance immodérée. Dépasser le dogme très dissipateur de la compétition pour, d’un commun accord, passer à la coopération. La figure tutélaire d’Hubert Reeves nous est plus familière. Une barbe de druide, une voix unique et chantante de vieux sage qui serait tombé sur Terre à bord d’une facétieuse météorite. Lui aussi nous a raconté une incroyable vérité scientifique : nous sommes tous des poussières d’étoiles. Tous nos atomes, sans exception, ont été créés au sein d’incroyables forges stellaires. Chacun des 7 x 1027 (7 milliards de milliards de milliards !) atomes qui composent chacun de nos corps a été formé soit quelques minutes après le Big Bang, soit dans le cœur d’étoiles mortes bien avant la naissance du Soleil. La moitié des atomes de notre corps proviendraient même de l’univers au-delà de notre galaxie, la Voie lactée. Nous sommes donc tous, en partie, des migrants. Des migrants intergalactiques… Poussières d’étoiles reparties vers les étoiles, Hubert Reeves et François Roddier nous laissent aussi une vertigineuse leçon d’humilité et de sagesse : nous, les humains qui croyons toujours être des dieux, devons enfin comprendre que le futur de la vie sur Terre est lié aux lois de la thermodynamique, tant pour le climat que pour la matière et l’énergie. Mais que tout n’est pas déterminisme : ces lois fixent les limites à l’intérieur desquelles nous pouvons et devons agir. Je fus frappé, ayant eu la chance de les rencontrer tous les deux, de leur simplicité et de leur gentillesse, elfes bienveillants toujours capables, au soir de leur vie, d’émerveillements enfantins face au spectacle des galaxies et de l’oiseau sur une branche. Ils ont su éclairer ces ténèbres sidérales, peuplées de stupéfiants objets célestes, emplies de matière noire et d’énergie sombre, régies par des forces encore mystérieuses. Et ont réussi, pour notre bonheur, à relier astrophysique, humanité et poésie comme dans ces vers de René Char : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »


Billet d’humeur : GPT un plomb…

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Moi :  Bonjour chatGPT, chère intelligence artificielle…

ChatGPT :  Bonjour ! Comment puis-je vous aider aujourd’hui ?

Moi (d’humeur coquine) :  Voilà, je voudrais construire une maison écologique chauffée par un SMR, un Small Modular Reactor. Comment faire ?

ChatGPT :  La construction d’une maison écologique chauffée par un SMR* (Small Modular Reactor) nécessite une planification minutieuse et une expertise approfondie en matière de génie civil et nucléaire. Voici les étapes générales que vous devriez suivre :

(…) Collaborer avec des ingénieurs en génie civil et nucléaire qualifiés, ainsi qu’avec des architectes et des experts en énergie verte. Ils vous aideront à concevoir la maison de manière à intégrer le SMR de manière sûre et efficace.

Les SMR sont conçus pour fournir de la chaleur sous forme de vapeur. Vous devrez travailler avec des ingénieurs pour concevoir un système de chauffage approprié qui utilise cette vapeur pour chauffer votre maison. Cela peut impliquer l’installation de radiateurs, de planchers chauffants ou d’autres systèmes de distribution de chaleur.

(…) La sécurité est une priorité absolue lorsqu’il s’agit de travailler avec un SMR. Assurez-vous de respecter toutes les réglementations en matière de sécurité nucléaire et de prendre les mesures nécessaires pour protéger votre maison et ses occupants. Cela peut inclure la construction d’une enceinte de sécurité autour du réacteur, l’installation de systèmes de refroidissement d’urgence, la mise en place de mesures de détection et d’extinction des incendies, etc. (…)

Moi (inquiet) :  Ah… Dis-moi, pour ma maison chauffée par un SMR, tu crois qu’un seul suffira ?

ChatGPT :  Les SMR sont conçus pour être modulaires, ce qui signifie qu’ils peuvent être configurés en fonction des besoins spécifiques. Certains SMR peuvent avoir une capacité de chauffage plus petite, adaptée aux besoins d’une seule maison, tandis que d’autres peuvent être plus grands et fournir de la chaleur à plusieurs bâtiments.

Disponibilité du combustible : assurez-vous qu’il y a suffisamment de combustible nucléaire disponible pour alimenter le ou les SMR que vous envisagez d’utiliser pour chauffer votre maison. (…)

Moi :  D’accord, j’en prendrai deux, par précaution… Et je les mets où ? Dans la cave ? Dans la chambre des enfants ?

ChatGPT :  (…) Les réacteurs nucléaires génèrent de la chaleur et du bruit. Les installer dans des espaces de vie résidentiels tels que la cave ou la chambre des enfants peut entraîner une gêne importante en termes de température et de bruit. Il est préférable de choisir des zones dédiées et isolées pour l’installation des SMR afin de garantir le confort des occupants de la maison.

Moi :  Et pour les déchets ? Poubelle jaune ou poubelle grise ?

ChatGPT :  Les déchets radioactifs générés par un SMR doivent être gérés de manière très spécifique et ne peuvent pas être jetés dans une poubelle ordinaire, qu’elle soit jaune ou grise.

Cette conversation vous paraîtra hallucinante. J’ai pourtant recopié sans en changer un seul mot les réponses du robot chatGPT doué, dit-on, d’intelligence, fusse-t-elle artificielle et générative.

Bref… GPT un plomb.

Car cette intelligence-là m’a paru réussir un exploit aussi remarquable qu’effrayant : s’approcher au plus près de la bêtise humaine.


Billet d’humeur : Merci, braves photons !

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Chaque fois qu’il fait jour grâce à la lumière du Soleil, nous sommes baignés par des milliards de grains de lumière, les photons. Mais d’où viennent-elles, ces bien curieuses particules, ces « quantas d’énergie » tout à la fois invisibles, de masse nulle et se déplaçant à une vitesse égale à sept fois et demie le tour de la Terre par seconde ?

Leur naissance a lieu au cœur du Soleil, une peu paisible maternité à 15 millions de degrés et 200 milliards de fois la pression atmosphérique terrestre. À ce niveau de température et de pression, les noyaux d’hydrogène sont propulsés les uns contre les autres en se transformant en noyaux d’hélium. Ce processus génère des noyaux dont la masse est légèrement plus faible après cette fusion qu’avant celle-ci. Or, depuis Einstein et sa géniale équation e = mc2, on sait que l’énergie, c’est de la matière. Cette différence de masse correspond donc à une transformation en énergie, laquelle est libérée sous forme de particules énergétiques : les photons.

Ceux-ci atteignent ensuite la zone radiative du Soleil au-dessus du cœur, épaisse de 300 000 km. La densité y est encore si élevée que les photons entrent sans cesse en collision avec d’autres particules ou les atomes ionisés d’hydrogène et d’hélium. La progression des photons est à ce stade si chaotique qu’il leur faut entre 10 000 et 170 000 années pour s’extirper de cette zone radiative. Un peu comme dans une foule compacte où, si chacun se heurte en tous sens, seuls quelques-uns finissent par être expulsés au hasard des collisions.

Les photons qui y parviennent traversent alors la tachocline, une zone de transition à 200 000 km de la surface et arrivent dans une zone très turbulente, la zone convective, où la température diminue à 2,5 millions de degrés. Le périple des photons n’est pas fini : poussés vers l’extérieur par le bouillonnement de la matière solaire, puis happés par d’immenses colonnes de gaz, il leur faut trois mois pour émerger des gaz de l’atmosphère solaire et atteindre la surface visible du Soleil, la photosphère. Enfin seuls et libres de voyager sans entraves !

Huit minutes plus tard, certains finiront déjà leur course en heurtant la Terre. D’autres mettront 40 h pour arriver sur Neptune, aux confins du système solaire. La plupart poursuivront dans le silence éternel des espaces infinis…

Résumons ce stupéfiant parcours : il a fallu aux photons entre 10 000 et 170 000 ans pour s’extirper du cœur radiatif du Soleil, trois mois pour en franchir les couches supérieures, puis 8 min pour arriver sur Terre. Les photons qui vous permettent de lire ce texte viennent donc de voyager durant environ 100 000 ans. Créés au cœur d’un infernal chaudron bien avant l’arrivée d’homo sapiens, ils ont subi des milliards de milliards de milliards de collisions avant de nous parvenir gratuitement, partout sur Terre, nous procurant dans leur finale terrestre collision à la fois de la lumière, une douce énergie et notre nourriture grâce à la photosynthèse des plantes. Sans photons, pas de lumière, pas de plantes, pas d’humains.

Merci et chapeau bas, braves et généreux photons !


Billet d’humeur : Univers ou Métaverse ?



Univers ou Métaverse ?

Le créateur d’Amazon, Jeff Bezos, s’est payé un petit tour dans l’espace. Un amusement à 550 millions de dollars par minute, une broutille pour « l’humain le plus riche de l’Univers ». Marc Zuckerberg, patron de la tentacule Facebook, nous promet tout simplement de recréer l’Univers. Un univers nommé « Metaverse » où « une nouvelle réalité numérique créera une expérience immersive, dans un espace-temps propre » et où « un avatar ou un hologramme permettra aux différents acteurs du Metaverse de se rencontrer ». Enchanteur, non ?
Quant à son rival Elon Musk [Space X, Tesla, ndlr], il est convaincu que l’Univers n’est en fait qu’une simple simulation numérique : « Je pense qu’il existe beaucoup, beaucoup de simulations. Vous pourriez aussi bien les appeler réalité, ou les appeler multivers. »
Pour eux, l’Univers est donc à la fois un terrain de jeu, de rivalité et de conquête. Leur nouveau Far-West. Mais qu’est-ce que l’Univers réel, celui dans lequel nous et notre planète poursuivons notre commune aventure ?
Pour percevoir l’étendue et la matérialité de l’Univers réel, écoutons ce que nous enseignent les astrophysiciens aidés de leurs incroyables outils, sur Terre ou dans l’espace : c’est stupéfiant et donne le tournis.
La Terre est en rotation sur son axe à 1 600 km/h à l’équateur, et révolutionne autour du Soleil à 100 000 km/h. Ce double mouvement de rotation se conjugue avec un troisième : le Soleil et son système solaire tournent aussi autour du centre de la Voie lactée à une vitesse de 230 km/s, soit trois mille fois plus vite qu’un TGV. Plus rapide encore : notre galaxie navigue dans l’espace à près de… 2,3 millions de km/h. Le temps de lire ce billet, vous aurez donc parcouru en voyageant dans l’Univers l’équivalent de six fois le tour de la Terre !
À l’œil nu, nous ne voyons de l’Univers qu’environ 3 000 étoiles, toutes situées dans notre galaxie, la Voie lactée, ainsi qu’une seule autre galaxie, Andromède. Or, une galaxie de taille moyenne comporte entre 100 et 200 milliards d’étoiles, et le nombre de galaxies vient d’être réestimé à 2 000 milliards. L’Univers observable serait donc habité de 200 à 400 millions de milliards de milliards d’étoiles.
Dès lors, on imagine l’Univers très massif et bourré d’énergie. Double erreur : il est quasi vide, ne contenant en moyenne qu’un seul proton pour 4 m3. Et de nombreux astrophysiciens estiment que l’énergie totale de l’Univers est strictement égale à… zéro, la quantité d’énergie positive sous forme de matière étant très exactement annulée par l’énergie négative sous forme de gravitation. Furieusement négaWatt, l’Univers !
Le vrai Univers, celui que le génie humain peu à peu découvre, est donc fabuleusement extraordinaire, ravalant le Métavers et autres fariboles prétendument « universelles » au rang de microscopiques et risibles prétentions.
Pour les Grecs, au commencement du monde était Chaos, le désordre. Du hasard de celui-ci naquit la Terre-Mère, Gaïa, mais aussi Nyx, la nuit, Tartare, les ténèbres de la Terre, et Érébos, les ténèbres des enfers.
Voulant singer l’Univers en marchandisant Gaïa, Jeff, Marc et Elon se pensent l’égal des dieux. Espérons que cet infernal trio n’engendrera pas Nyx, ni Tatare ou Érébos…


Billet d’humeur : Le siècle de la Lumière



À l’évidence, les ressources énergétiques du sous-sol – pétrole, charbon, gaz et uranium – seront de plus en plus rares, onéreuses et même cannibales, car nécessitant de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie.

Angoissés, nous imaginons alors que notre avenir ne sera que pénurie d’énergie et conflits pour se l’approprier. Or, c’est faux : nous avons de l’énergie en abondance ! Et pour découvrir la source de ce trésor, c’est tout simple : il suffit de lever les yeux.

Notre angoisse repose en effet sur une erreur de vision : la Terre est certes une sphère aux ressources finies, mais elle n’est pas toute seule dans son système thermodynamique… Prenons un peu de hauteur, un zoom arrière à partir de notre position. À 100 000 km d’altitude, la Terre entière nous apparaît, jolie petite boule flottant dans l’espace, bleue comme une orange. Poursuivons quelques millions de kilomètres. Apparaît alors le système thermodynamique dans lequel nous baignons : la Terre, le Soleil et l’espace sidéral.

Toute la vie sur notre planète repose sur les échanges d’énergie de ce trio : le Soleil, dont la surface est à 6 300°C, arrose en permanence la Terre d’un flux constant d’énergie. Ce rayonnement est réfléchi ou absorbé dans l’atmosphère, les océans, les sols, capté par les plantes ou les masses d’air. Puis, la Terre rayonne à son tour vers les confins de l’espace où ne subsiste que le rayonnement diffus cosmologique, dont la température est de - 272°C, juste au-dessus du zéro absolu. Tous ces échanges radiatifs, entre 6 300°C et - 272°C, maintiennent la Terre à 15°C en moyenne.

Le Soleil est donc l’infatigable moteur de ce trio et la Terre, l’heureuse bénéficiaire, miraculeusement tempérée, de ce système thermodynamique. Un moteur extraordinaire : il vivra encore 4,5 milliards d’années, 15 000 fois le temps qui nous sépare des premiers Homo sapiens. Chaque seconde, il rayonne mille fois l’équivalent de l’énergie consommée sur Terre durant un an. Et il gère tout seul et gratis ses propres déchets nucléaires.

Or, de jour en jour, se confirme une excellente nouvelle, peut-être la plus importante pour la survie de notre espèce depuis le début de ce millénaire : nous savons maintenant capter massivement l’énergie de ce moteur. En seulement 10 ans, le prix moyen du photovoltaïque a été divisé par 5,5. L’éolien est devenu une énergie non carbonée deux fois moins chère à la production que l’EPR. Et le gaz renouvelable offre des possibilités de stockage massif de l’énergie.

Aucune pénurie énergétique n’est donc à craindre pour les siècles des siècles : notre bon vieux Soleil y pourvoira ! Mais à deux conditions. Que l’on cesse au plus vite nos addictions aux énergies extractives du sous-sol. Et que l’on ne se laisse pas de nouveau piéger par le mirage de l’abondance : sobriété et efficacité sont des préalables impératifs.

Le XVIIIe siècle fut celui des Lumières. Les deux suivants furent obscurcis par les matières extraites du sous-sol, générant l’illusion d’une toute-puissance énergétique avec son cortège d’inégalités, de pollutions et de conflits sans fin. Arrêtons de courber l’échine vers les énergies du sous-sol. Levons la tête vers le Soleil, le remerciant pour sa générosité. Faisons de notre siècle le siècle de la Lumière.


Billet d’humeur : Un festival de scénarios

BILLET D'HUMEUR, La Maison écologique, Un festival de scénarios

Successivement RTE (853 pages), négaWatt (197 pages) et l’Ademe (844 pages) viennent ces derniers mois de publier leurs scénarios sur notre avenir énergétique jusqu’à 2050. Trois pavés très documentés, fruit du travail de dizaines d’ingénieurs, sociologues et prospectivistes armés d’outils complexes de modélisation. Trois sommes pas assommantes, car c’est une part de nos vies futures qu’elles explorent.

Quels enseignements tirer de ces travaux herculéens ? Leur ampleur peut effrayer et les commentaires restent trop souvent succincts et rapides. Leur comparaison appelle en effet une importante réserve et ils recèlent de nombreuses pépites trop peu mises en exergue.

La réserve, tout d’abord : seuls les scénarios Ademe et négaWatt sont des scénarios énergétiques et non simplement électriques. Contrairement à son intitulé, le rapport de RTE « Futurs énergétiques 2050 » se limite en effet au seul système électrique, soit 23 % de la consommation d’énergie finale de la France. Le système gazier, la biomasse sont ainsi quasiment absents de l’analyse, alors que la complémentarité entre les vecteurs « électricité » et « gaz » est l’une des clés d’une transition énergétique réussie.

Trois pépites, ensuite. La sortie du rapport de RTE s’est focalisée sur le nucléaire au point d’occulter une conclusion pourtant essentielle : tous les scénarios étudiés s’appuient sur un très haut niveau d’énergies renouvelables électriques, allant de 50 à 100 % du mix de production. Même le scénario N03 de RTE qui laisse la plus grande place au nucléaire intègre cinq fois plus d’éolien et sept fois plus de photovoltaïque en 2050 qu’en 2019 !

Par ailleurs, tous les scénarios RTE, y compris les scénarios de sortie totale du nucléaire, ont été établis sur des niveaux de qualité et sécurité de fourniture aux usagers au moins égaux à ceux du réseau actuel : de quoi battre définitivement en brèche les idées reçues sur l’impossibilité d’avoir plus de 30 % de renouvelables variables, sur les risques de black-out ou bien les « trains qui ne partiront pas s’il n’y pas de vent ».

Concernant les coûts du système électrique, RTE a calculé que le coût d’une transition vers 100 % renouvelables serait du même ordre de grandeur que des scénarios de prolongation du nucléaire : en 2050, le coût complet du système électrique pour une trajectoire de consommation « Sobriété » s’établirait, d’après les six scénarios étudiés, entre 51 et 66 milliards d’euros par an. Celui de la trajectoire « de Référence », plus consommateur de 90 TWh, serait quant à lui entre 58 et 77 milliards d’euros par an, donc un peu plus coûteux. Un tel constat est parfaitement logique : moins de consommations – donc plus de négawatts – implique moins d’investissement en moyens de production, transport, distribution, flexibilité et stockage.

Ces projections 2050 de RTE, comme celles de l’Ademe et de négaWatt, feront date parce qu’elles confirment qu’un système électrique 100 % renouvelable est faisable, tout aussi sécurisé et pas plus onéreux. Mais, pour le découvrir, il faut ne pas se satisfaire de ce que certains voudraient trop hâtivement en conclure. Regarder tout le film et non pas uniquement la bande-annonce pour apprécier vraiment le scénario.


Billet d’humeur : L’assurance-vie sobriété

sobriété BILLET HUMEUR, La Maison écologique, 128

Avez-vous remarqué ? Plus un rapport, pas une tribune sans le mot « sobriété ». Moins clivant que « décroissance », moins effrayant qu’« austérité », moins monastique que « frugalité », on nous sert la sobriété à toutes les sauces jusqu’à… l’ébriété.

Même notre président de la République s’en est emparé. Ainsi, son discours de Belfort sur l’énergie commence par « le premier grand chantier est de consommer moins d’énergie. En d’autres termes, gagner en sobriété ». Avant (sans doute effrayé par une telle audace ?) de se reprendre dès la phrase suivante : « La force de notre modèle social […] ne serait pas soutenable si nous ne continuons pas de produire davantage. Qui propose de produire moins m’expliquera comment on pourra protéger plus ? »

« Qui m’expliquera… » ? Eh bien, peut-être ce billet d’humeur?

Tout d’abord, Monsieur le Président, vous confondez (mais vous n’êtes pas le seul !) sobriété et efficacité énergétique, deux piliers de la transition énergétique qui ne sont pas de même nature. L’efficacité énergétique optimise le rendement des technologies utilisées, limite pertes et gaspillages depuis la conception jusqu’à la fin de vie. La sobriété, quant à elle, recherche le bon usage et non le mésusage, le juste dimensionnement et non le surdimensionnement, le partage au lieu de l’individualisation. Bien au-delà des petits gestes, elle interroge nos choix collectifs en matière d’équipements, d’aménagement de l’espace et du vivre-ensemble. Elle interpelle le juste emploi des matières et matériaux : flexibilité d’usage, recyclage, réemploi, réparabilité, limitation de l’obsolescence…

Prenons l’exemple de la voiture individuelle. La recherche de plus d’efficacité énergétique se concentre sur la technique : un meilleur aérodynamisme, un rendement du moteur plus élevé, un carburant au meilleur pouvoir énergétique et au moindre impact environnemental, l’assistance électronique pour une conduite plus économe. La sobriété est tout autre. Elle interroge tout d’abord l’usage par une question aussi simple que radicale : ai-je vraiment besoin de faire ce déplacement? Si oui, ai-je besoin d’utiliser une voiture? Quelles sont les alternatives? Ensuite, elle nous interpelle sur le dimensionnement. Est-il vraiment bien malin d’utiliser une berline de 2 t pour transporter un humain 30 fois moins lourd? De disposer à bord d’un luxe de gadgets numériques alors que nous avons les mêmes dans notre smartphone? Enfin, la sobriété appelle la mutualisation : puis-je covoiturer? Recourir à l’autopartage au lieu d’être l’unique propriétaire de ma voiture?

Concevoir et agir sobre, c’est donc faire mieux avec moins. Préparer un avenir moins addict à l’abondance, moins inégalitaire, protégé des ravages de la spéculation sur des ressources limitées. Un avenir plus sûr aussi car plus résilient face aux redoutables conflits qui jalonnent une fois de plus la destinée humaine. Une assurance VIE, en quelque sorte.

Avec, aussi, la joie comme message subliminal. Un vieux sage récemment disparu nous l’a longtemps murmuré : mais oui, la sobriété est heureuse! Car elle est protectrice, éthique et juste.


Billet d’humeur : Pas si bêtes !

pas si bêtes

Au Nunavut, chez les Inuits, un ours polaire parcourt tranquillement la banquise par - 40 °C. Sur les rives de l’Antarctique, un manchot empereur résiste à des blizzards soufflant à 200 km/h. Dans le nord du Canada, une petite grenouille des bois subit des gels intenses. Or, pour affronter ces froids glaciaux, tous trois sont simplement à poils, à plumes ou même toute nue.

Dans un environnement aussi hostile, un humain dévêtu succomberait à une mortelle hypothermie. Mais eux, comment font-ils pour supporter ces froids extrêmes, sans abri, sans vêtements et sans le moindre appareil
de chauffage ?

Les ours polaires ont depuis longtemps inventé… la polaire, c’est-à-dire les supers isolants minces. Les longs poils de leur fourrure, tous orientés dans le même sens, bloquent l’air et chaque poil est lui-même une fibre creuse emprisonnant l’air dans son canal central. Et lorsqu’il paresse au soleil, le rayonnement solaire après réflexions le long des poils de son blanc pelage finit par réchauffer sa peau noire. Eh oui, pas raciste pour deux sous l’emblématique plantigrade : la peau de l’ours blanc est noire…

Le manchot empereur, quant à lui, est recouvert de quatre couches de petites plumes raides, incurvées, si rigides qu’elles restent plaquées les unes contre les autres même par vent violent. Sous son plumage, une couche de graisse sert à la fois d’isolation et de réserve stratégique permettant de très longs jeûnes en période de couvaison. Mais, c’est bien connu, on s’enrhume par les pieds, surtout sur la banquise ! Le manchot empereur, excellent thermicien frigoriste, a développé un système sanguin qui lui évite de se geler les petons tout en économisant l’énergie : dans ses pattes le sang chaud descend par une artère et échange, avant d’arriver aux pieds, une grande partie de sa chaleur avec les veines voisines d’où remonte le sang refroidi par le contact avec le sol glacé. Ses pieds se maintiennent alors à une température de 0,4 à 1,9 °C, dissipant très peu de chaleur vers le sol tout en évitant toute gelure.


Billet d’humeur : Scénario négaWatt et doubles mixtes

Négawatt

Scénario négaWatt et doubles mixtes

Tous les cinq ans, l’association négaWatt publie une nouvelle version  de son scénario de trajectoire de transition énergétique. Six mois avant une Présidentielle afin que notre futur énergétique ne soit pas un impensé du débat électoral …

Que retenir de ce nouvel opus, le cinquième depuis 2003, fruit de 18 mois d’un intense travail et de l’intelligence collective d’une vingtaine de « scénaristes »  ?

Pour avoir participé étroitement à l’élaboration de ces cinq scénarios, j’ai le sentiment que l’exercice est de plus en plus difficile. Non par lassitude, l’enthousiasme est intact. Non par manque d’imagination, c’est plutôt de son excès dont nous nous méfions par volonté de bâtir une trajectoire robuste.

Difficile en réalité parce que 2050 se rapproche. Deux générations nous séparaient du milieu du siècle lors de l’élaboration de notre tout premier scénario en 2003. Il n’en reste plus qu’une aujourd’hui, et la durée qui sépare 2022 de 2050 est aussi courte que celle qui déjà s’est écoulée depuis 1994 et, par exemple, l’apparition des premiers ordinateurs Macintosh…

Ensuite, en 2003, on parlait encore peu du climat. Quelques climatosceptiques péroraient allègrement sur les plateaux de TV, et les climatologues évoquaient 2100. Aujourd’hui, ceux-ci considèrent que le sort de notre climat se joue dans les 15 prochaines années, bien avant 2050.

Malgré cette double difficulté, ce scénario nouveau apporte son lot de belles avancées. Il confirme que la sobriété énergétique n’est plus une option mais un impératif. Qu’elle forme avec l’efficacité un double mixte permettant d’allier l’intelligence sur nos usages et sur nos équipements.

Ce scénario 2022 consolide aussi une intuition développée depuis le scénario 2012. La transition a besoin d’une autre alliance, d’un deuxième double mixte, ou plutôt double mix : celui que forme l’électron et la molécule de gaz, tous deux bien sûr d’origine renouvelable. 

Une paire astucieusement complémentaire : à l’électron la souplesse, la facilité de transport. À la molécule la capacité complémentaire de stockage, y compris massif pour sécuriser les faiblesses de l’électron lorsque le vent ou le soleil font défaut.

Certains imaginent volontiers un autre double mixte, un « en même temps » nucléaire et énergies renouvelables. Pas sûr que ces dernières aient besoin de s’encombrer d’un partenaire onéreux et hégémonique, au jeu risqué car vieillissant, et surtout plein de déchets…